Murs, trains, ponts, passages, écoles et immeubles d’habitation.

Les graffitis font partie de presque toutes les villes. Ils peuvent être une forme d’art, un commentaire politique, la trace d’une sous-culture ou simplement une manière de laisser un message dans un espace que nous partageons tous.

Mais que se passe-t-il lorsqu’un mur affiche « étrangers dehors » ? Lorsqu’une croix gammée apparaît ? Lorsque des messages visant une minorité nationale, religieuse ou sexuelle particulière se répètent dans toute une ville ? Lorsque les façades glorifient des personnes condamnées pour crimes de guerre ou appellent à de nouvelles violences ?

À ce moment-là, nous ne parlons plus seulement de graffitis.

Nous parlons de ceux qui ont le droit de se sentir en sécurité dans l’espace public.

Les graffitis de haine ont une caractéristique importante : leur message n’est pas destiné uniquement à celui qui l’a écrit ni à ceux qui le partagent. Il s’adresse également aux personnes qu’il vise.

Il leur dit que quelqu’un les observe.

Qu’elles ne sont pas les bienvenues.

Que la rue qu’elles empruntent ne leur appartient peut-être pas autant qu’aux autres.

C’est précisément pour cette raison que les graffitis de haine ne peuvent être considérés uniquement comme une question de liberté d’expression, de goût ou de vandalisme.

Lorsque l’espace public devient une zone de peur

Les graffitis d’extrême droite et extrémistes sont souvent relativisés comme des provocations de jeunes, du folklore hooligan ou une tentative d’attirer l’attention.

Une telle explication ignore ce qui arrive aux personnes auxquelles le message est destiné.

L’espace public n’est pas abstrait.

C’est l’arrêt où nous attendons le bus, le passage qu’emprunte un enfant pour aller à l’école, le marché, la façade d’un immeuble, un parc, un stade, une gare ou le mur situé à côté du domicile de quelqu’un.

Lorsque des messages menaçant certains groupes restent visibles pendant des mois dans ces endroits, l’espace prend une autre signification.

Les organisations qui luttent contre le racisme et l’extrême droite utilisent l’idée de « zones de peur » pour décrire des lieux où la présence de groupes extrémistes, de leurs symboles et de leurs messages influence le comportement des autres et leur liberté de mouvement.

Une personne appartenant à un groupe ciblé peut commencer à éviter une rue.

Quelqu’un peut ne plus vouloir parler sa langue dans un bus.

Une personne peut retirer un symbole indiquant son appartenance religieuse.

Une autre peut commencer à se demander s’il est prudent de tenir son partenaire par la main.

À ce stade, le graffiti a déjà fait bien plus qu’endommager un mur.

Il a changé le comportement des gens.

La Serbie et la politique laissée sur les murs

En Serbie, le nationalisme, l’héritage de la guerre, l’intolérance envers les minorités et les conflits politiques sont depuis des années visibles sur les façades des villes.

Les graffitis constituent donc un indicateur intéressant de phénomènes qui dépassent largement le mur lui-même.

On peut y voir des frustrations politiques, du révisionnisme historique, des mythes nationaux, de l’homophobie, de la xénophobie, le soutien à des organisations extrémistes, mais aussi des menaces directes.

« Quand l’armée retournera au Kosovo »

L’un des messages qui s’est répandu en Serbie était « Quand l’armée retournera au Kosovo », souvent peint avec le drapeau serbe.

Ces inscriptions sont apparues à Belgrade et dans d’autres villes, leur diffusion ayant également été associée à des groupes de supporters.

À première vue, certains pourraient dire qu’il ne s’agit que d’une position politique sur le Kosovo.

Mais le contexte compte.

Les forces serbes et yougoslaves se sont retirées du Kosovo en 1999 après l’accord de Kumanovo, à la suite d’une guerre durant laquelle de graves crimes contre des civils ont été commis. De hauts responsables des autorités yougoslaves et serbes de l’époque ont ensuite été condamnés par des juridictions internationales pour des crimes commis contre les Albanais du Kosovo.

Le message évoquant le « retour de l’armée » n’est donc pas politiquement neutre lorsqu’il est inscrit sans aucun rapport avec l’histoire de violence que cette formulation évoque.

Pour certains, il peut s’agir d’un slogan nationaliste.

Pour d’autres, d’une menace.

Ratko Mladić, un visage sur le mur

Les peintures murales et graffitis consacrés à Ratko Mladić comptent probablement parmi les exemples les plus reconnaissables en Serbie.

Son visage et son nom apparaissent depuis des années sur les murs du pays.

Mladić a été définitivement condamné pour le génocide de Srebrenica, des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre commis pendant la guerre en Bosnie-Herzégovine.

Malgré cela, il est présenté comme un héros dans une partie de l’espace public.

L’un des cas les plus connus concerne une fresque à Belgrade que des militants ont tenté d’effacer ou de recouvrir, tandis que l’endroit lui-même a longtemps été le théâtre de conflits politiques, d’une présence policière et de rassemblements de groupes d’extrême droite.

Ces fresques ont une fonction qui dépasse le souvenir d’une personne.

Elles modifient la manière dont on parle d’un crime.

Si un commandant de guerre condamné est présenté suffisamment longtemps comme un héros, sa responsabilité juridiquement établie peut finir par apparaître comme un récit parmi d’autres, tandis que sa glorification devient une partie du paysage quotidien.

Le mur participe alors à la politique de la mémoire.

De la relativisation des crimes aux menaces ouvertes

Les messages nationalistes dans l’espace public ne se limitent pas toujours à la glorification de certaines personnes.

À Belgrade, Novi Pazar et dans d’autres villes, des messages visant les Bosniaques et les musulmans sont apparus, certains contenant des menaces explicites de violence.

Dans ces messages, le terme « Turcs » ne désigne pas les citoyens de Turquie, mais est utilisé de manière péjorative pour désigner les Bosniaques et les musulmans de Bosnie-Herzégovine et du Sandžak.

Il reste alors très peu de place pour débattre d’un message politique ou d’une position historique.

Il s’agit d’intimidation.

Le mur devient un endroit où un groupe dit à un autre ce qui pourrait lui arriver.

L’homophobie écrite en grandes lettres

Un schéma similaire existe à l’égard de la communauté LGBTQ+.

Depuis des années, des graffitis apparaissent en Serbie appelant à la violence contre les personnes homosexuelles ou menaçant directement les participants à la Pride.

Des messages tels que « Le sang coulera dans Belgrade, il n’y aura pas de Gay Pride » peuvent difficilement être réduits à un désaccord politique.

Leur fonction est très claire.

Ils créent la peur.

Pour une personne LGBTQ+, un tel message ne fait pas partie d’un débat théorique sur les valeurs sociales. C’est un message qu’elle voit sur le chemin du travail, de l’université ou de son propre domicile.

Il est donc important de comprendre la différence entre une opinion susceptible de mettre quelqu’un mal à l’aise et un message dont la fonction est d’intimider des personnes en raison de ce qu’elles sont.

Une croix gammée n’est pas une simple gribouille

Novi Sad possède une forte tradition antifasciste.

Pourtant, ces dernières années, des symboles néonazis, antisémites et fascistes sont apparus dans la ville, notamment dans les périodes précédant immédiatement des rassemblements antifascistes et des commémorations de la libération de la ville pendant la Seconde Guerre mondiale.

Une croix gammée sur un mur n’est pas un symbole politique détaché de l’histoire.

Elle porte l’histoire d’un régime responsable de l’extermination massive de millions de personnes.

Sa présence dans l’espace public n’est donc pas équivalente à celle de n’importe quel autre graffiti politique.

Et la question n’est pas seulement de savoir qui l’a dessinée.

La question est aussi de savoir combien de temps elle reste sur le mur.

Si nous passons pendant des mois devant des symboles nazis sans que personne ne les enlève, l’espace public envoie un autre message :

leur présence est tolérable.

Les migrants comme cible

Pendant la crise migratoire et des réfugiés, un langage visuel similaire est apparu dans toute la région.

Des autocollants représentant des mosquées barrées, des femmes en burqa et des messages comme « Stop aux migrants » sont devenus partie intégrante du répertoire de groupes d’extrême droite.

Les idéologies et les symboles nationaux peuvent différer, mais le mécanisme est presque identique.

Un groupe est d’abord présenté comme un corps étranger.

Puis comme un problème.

Ensuite comme une menace.

Lorsque cette image devient suffisamment normale, il devient beaucoup plus facile de justifier la discrimination envers les personnes appartenant à ce groupe.

Wagner sur les murs de Belgrade

Le langage visuel extrémiste en Serbie ne se limite pas aux conflits historiques et politiques internes.

Le symbole du groupe russe Wagner est également apparu à Belgrade, notamment aux côtés de signes associés à l’organisation Patrouilles populaires.

Parallèlement, pendant la guerre en Ukraine, des contenus de propagande en langue serbe ont encouragé des personnes à rejoindre les forces russes.

Cet exemple montre qu’un mur peut également faire partie d’une infrastructure de propagande bien plus large.

Un message qui ressemble à quelques coups de bombe aérosol peut être le prolongement physique de campagnes politiques déjà présentes sur Internet, les réseaux sociaux et au sein de communautés extrémistes.

Lorsque le mur devient un instrument de ciblage politique

Les graffitis n’ont pas été utilisés uniquement contre les minorités.

La Serbie a également connu des exemples de campagnes organisées d’inscriptions visant des responsables politiques de l’opposition et des militants.

Des milliers de messages contenant des noms et des insultes contre des adversaires politiques sont apparus sur les façades, tandis que certains responsables de l’opposition et militants locaux ont été désignés comme des « voleurs », des « psychopathes » ou des traîtres.

À Novi Sad, des messages de haine et des menaces visant des militants sont également apparus.

Ces campagnes montrent que le graffiti peut remplir une autre fonction.

Il peut devenir une méthode de ciblage politique.

Lorsque le nom, le visage ou une insulte visant une personne est répété des centaines de fois dans toute une ville, l’effet n’est plus seulement du vandalisme.

Cela devient une campagne.

Faut-il effacer les graffitis de haine ?

Il existe un débat sur la question de savoir si les graffitis de haine doivent être immédiatement supprimés.

Un argument affirme qu’ils constituent une sorte de baromètre politique de la société et que leur disparition rend moins visible l’ampleur réelle de certaines positions extrémistes.

Cet argument n’est pas entièrement dépourvu de sens.

Les graffitis peuvent effectivement nous apprendre beaucoup sur une société.

C’est pourquoi ils doivent être documentés.

Mais documenter ne signifie pas qu’une menace doit rester sur le mur.

Une photographie, une localisation, une date et une archive peuvent constituer une documentation suffisante.

Une personne sur la façade de laquelle une menace a été écrite ne doit pas être obligée de la regarder chaque matin simplement pour que la société conserve la preuve que le problème existe.

Première étape : documenter et signaler

L’une des mesures les plus simples consiste à documenter les graffitis de haine.

Photographier le message.

Photographier également son environnement.

Noter la date et le lieu précis.

Si le message contient une menace, un appel à la violence ou d’autres éléments susceptibles de constituer une infraction pénale, il doit être signalé aux autorités compétentes.

Même lorsque les chances d’identifier l’auteur sont faibles, le signalement permet de constituer une trace de l’endroit et de la fréquence auxquels de tels messages apparaissent.

Le nombre même de signalements peut montrer qu’il ne s’agit pas d’une inscription isolée, mais d’un phénomène récurrent.

Des organisations de la société civile en Serbie ont déjà utilisé cette méthode.

Lors d’une campagne de cartographie de peintures murales et de graffitis, plusieurs centaines de demandes ont été déposées pour retirer des fresques glorifiant des criminels de guerre et d’autres messages fondés sur la haine.

Deuxième étape : retirer le message

Après l’avoir documenté et signalé, la question suivante est simple :

Pourquoi un message de haine devrait-il rester sur un mur ?

Plus il reste visible, plus longtemps il continue à remplir sa fonction.

S’il humilie une communauté, il l’humilie chaque jour.

S’il menace, la menace se répète pour chaque personne qui passe devant.

Bien entendu, la suppression d’un graffiti doit tenir compte de la propriété du bâtiment et des règles locales.

Mais les autorités locales, les services publics et les propriétaires peuvent réagir beaucoup plus rapidement qu’ils ne le font souvent.

Supprimer un graffiti ne supprime pas l’idéologie qui l’a produit.

Mais cela lui retire le droit d’occuper sans limite l’espace commun.

Un mur peut acquérir une autre signification

La réponse ne consiste pas nécessairement uniquement à repeindre.

Un mur utilisé pour diffuser la haine peut devenir un espace destiné à autre chose.

À Belgrade, certaines initiatives ont transformé des surfaces auparavant couvertes de messages nationalistes en fresques consacrées à la science, à la culture ou à d’autres sujets.

La même chose peut être faite dans les écoles.

Dans une école primaire de Banovo brdo, des messages nationalistes et des appels à la violence ont été effacés des murs, après quoi il a été prévu que les élèves participent à leur nouvelle décoration.

La différence est importante.

Le mur n’a pas simplement été nettoyé.

Il a été rendu à la communauté.

La ville ne peut pas tout laisser aux militants

À long terme, retirer les graffitis de haine ne peut pas être le travail de quelques militants équipés de seaux de peinture.

Les autorités locales sont responsables de l’espace public.

Les villes peuvent mettre en place des systèmes simples de signalement, imposer aux services publics de réagir rapidement et former les employés qui travaillent chaque jour dans l’espace public à reconnaître et documenter les discours de haine.

Il peut s’agir d’agents municipaux, de conducteurs de transports publics, de personnel de sécurité, d’employés d’écoles ou de personnes responsables de l’entretien des bâtiments.

La coopération avec les organisations de la société civile peut ici avoir une fonction très concrète.

Un exemple intéressant vient de Vienne, où l’organisation ZARA a coopéré avec une entreprise de construction dans le cadre d’un projet appelé « Graffiti Ambulance ».

L’idée était simple.

Lorsqu’un graffiti raciste apparaissait sur un bâtiment, le propriétaire pouvait le signaler et l’entreprise venait le retirer.

L’organisation obtenait ainsi un partenaire capable de réagir rapidement.

L’entreprise utilisait ses compétences professionnelles quotidiennes pour une activité ayant une valeur publique.

À qui appartient la ville ?

La question la plus importante, finalement, n’est pas de savoir qui a écrit un message sur un mur.

La question est de savoir quel type d’espace se crée lorsque des milliers de messages similaires sont ignorés.

L’espace public est l’une des rares choses que nous partageons réellement.

Il n’appartient pas seulement à la majorité.

Il n’appartient pas au groupe politique le plus bruyant.

Il n’appartient pas aux hooligans.

Il n’appartient pas à celui qui a acheté la bombe de peinture en premier.

Il appartient aussi à la personne qui prie autrement, parle une autre langue, aime une personne du même sexe, vient d’un autre pays ou possède une opinion politique différente.

C’est pourquoi la lutte contre les graffitis de haine n’est pas une lutte pour des façades plus propres.

C’est une lutte pour le droit des personnes à utiliser leur propre ville sans peur.

Un mur peut être repeint en quelques minutes.

Il est beaucoup plus difficile d’effacer un message auquel la société n’a pas répondu pendant des années.