L’auteur canadien Alain Deneault, dans son livre La médiocratie, développe la thèse du règne de la médiocrité dans le monde contemporain et explique, à travers différentes sphères sociales, comment ce sont en réalité les médiocres, et non les gens ordinaires, qui ont pris le contrôle de tous les domaines de la vie. Le livre n’est pas une critique de la moyenne, mais une critique d’un système dans lequel le profil le plus recherché est précisément celui du médiocre. L’idée, en tant que telle, n’est pas nouvelle et remonte jusqu’au monde antique. Le célèbre brigand Procuste, dans la mythologie grecque, offrait l’hospitalité aux voyageurs, mais le lit de son auberge avait une longueur que Procuste considérait comme parfaite. Chaque invité devait s’adapter à ce lit : il coupait les jambes de ceux pour qui le lit était trop court et étirait le corps de ceux pour qui il était trop long. La critique de l’uniformité et du conformisme n’est donc pas une idée nouvelle. Ce qui est nouveau, en revanche, c’est l’idée selon laquelle les médiocres seraient responsables du déclin des sociétés contemporaines.
Dans son livre, Deneault introduit également ce qu’il appelle la politique de l’extrême centre, ce que le peuple ordinaire pourrait appeler la politique du « ne fais pas de vagues ». La politique et les positions politiques sont déclarées nuisibles, radicales et dangereuses, tandis que la dépolitisation devient une sorte de « pénicilline » contre toutes les maladies qui apparaissent dans la société. Notre regretté acteur Milan Lane Gutović a un jour décrit très brièvement, dans une interview télévisée, pourquoi les médiocres sont si désirables pour tout détenteur du pouvoir. Dans son analyse, avec une dose de sarcasme et d’ironie, Gutović explique qu’un homme stupide n’est pas utile, car il nuira à celui qui détient le pouvoir, mais qu’un homme intelligent est tout aussi nuisible, car il comprendra ce que fait le « souverain ». On part donc à la recherche de celui qui ressemble à un fauteuil de barbier, c’est-à-dire de celui auquel toutes les fesses conviennent. On cherche celui qui acquiesce, celui qui confirme et, enfin, celui qu’on peut facilement remplacer, parce qu’il ne représente aucune menace pour le titulaire actuel d’une fonction publique.
Notre société est devenue l’incarnation du pouvoir de l’extrême centre, de la lutte contre la politisation et, bien sûr, de la défense exclusive de l’intérêt personnel. Tous ces phénomènes sont étroitement liés et il est pratiquement impossible que l’un apparaisse sans que l’on distingue immédiatement les racines de l’autre. L’objectif de ce texte est de montrer comment le médiocre mène la guerre contre les positions politiques, comment il établit le règne de l’extrême centre et comment, à la fin, il érige son intérêt personnel en norme morale suprême à laquelle il adapte toute la société.
PROFIL DU DÉPOLITISEUR
Le médiocre de notre texte a plus de 35 ans, mais moins de 55 ans. Il constitue donc une majorité relative de la population en âge de travailler. Il a fait des études secondaires, tandis que son diplôme universitaire a été obtenu quelque part, d’une manière ou d’une autre. Pour la majorité, la manière dont il l’a obtenu importe peu, mais il possède un diplôme, un titre. C’était une condition pour accéder à un poste de direction, alors notre médiocre s’est empressé de l’obtenir.
Bien sûr, il est un membre actif du parti au pouvoir, peu importe lequel, du moment qu’il gouverne. Il peut être de droite, de gauche, grand, petit, minoritaire ou majoritaire, l’essentiel est qu’il soit au pouvoir. C’est de là que notre médiocre tire sa force.
Bien qu’il soit médiocre, notre personnage ne se considère certainement pas comme faisant partie du peuple qu’il représente. Il ou elle se situe bien évidemment au-dessus de cette « populace ordinaire » qu’il représente. Nous ne parlons pas ici de la réalité des choses, mais de la manière dont notre médiocre les voit. Il est évident pour le lecteur que notre personnage fait bien partie du peuple qu’il représente, et très souvent de sa pire partie.
Il est modéré et n’a pas de positions radicales. En réalité, il n’a aucune position politique, car la position de l’extrême centre est précisément cela : l’absence de valeurs et de convictions. Tout paraît extrême à notre médiocre, même les opinions politiques. Tout est politisé ; lui ou elle voudrait tout dépolitiser, tout en s’accrochant férocement, bien sûr, à ses réseaux de corruption et à ses affaires.
Un autre trait fréquent de notre médiocre est qu’au niveau déclaratif, il affiche des positions morales très fortes, souvent fondées sur la religion, tout en ayant un comportement immoral envers tous ceux qui ne sont pas médiocres. La stupidité est tournée en dérision, l’intelligence est diabolisée et marginalisée, tandis que le conformisme est célébré.
Chez notre médiocre, homme ou femme, les comportements petits-bourgeois et toutes les manifestations qui les accompagnent ne sont pas rares. Très souvent, il ou elle a un passe-temps destiné à montrer qu’il ou elle est « au-dessus de ce peuple ordinaire ». Ainsi, notre médiocre au féminin est parfois une peintre moyenne qui réussit magistralement à combiner la liberté de création avec l’obéissance au parti. L’art abstrait devient alors l’outil parfait : « ce peuple ordinaire et affreux » ne le comprend pas, tandis qu’elle donne malgré tout l’impression d’être créative. De l’autre côté, le parti garantit les privilèges, et il ne faut jamais perdre cela de vue.
Quiconque le remarque et le dit autrement calomnie et ment, adopte des positions radicales, tandis que notre médiocre reste au milieu de cet extrême centre, prisonnière d’elle-même et trop vaniteuse pour l’admettre.
L’absence de positions politiques et de valeurs n’empêche pas notre médiocre d’avoir des positions très affirmées lorsqu’il s’agit de ses intérêts personnels. En réalité, lorsque tout est dépolitisé, il ne reste plus que l’intérêt personnel à l’état brut. C’est pourquoi le médiocre ne doit pas avoir de convictions politiques, car, selon lui, celles-ci pourraient mettre ses intérêts en danger.
Nous pensons que notre médiocre est fier de tout ce qu’il a accompli, mais totalement inconscient de sa propre remplaçabilité. Le médiocre en tant que tel constitue une catégorie absolue : on ne peut pas être plus ou moins médiocre, et il n’existe aucune possibilité d’amélioration. C’est précisément pour cette raison qu’il est indispensable à tout système, car il est très facilement remplaçable.
Les lignes précédentes décrivent, sur un ton légèrement comique, la manière dont les médiocres façonnent notre société et pourquoi ils sont si attachés à leurs intérêts personnels. Il existe un dicton que j’ai entendu il y a quelques années et qui affirme ironiquement que tout est passager, sauf l’intérêt qui est éternel. L’ironie de cette formule décrit précisément la réalité que notre société traverse aujourd’hui. La politique de l’extrême centre a consolidé le règne des médiocres ; ceux-ci ont ensuite renforcé la position du centre, déclaré tout ce qui les entourait radical et dangereux et, totalement inconscients de l’étendue de leur ignorance, proclamé la politisation comme une maladie contemporaine de notre société. Toute critique est une politisation. Tout doit être dépolitisé, tout doit être politiquement stérile, tandis que l’intérêt personnel a été élevé au rang de divinité suprême, qu’il prenne la forme d’une fonction, de l’argent ou de la gloire. Plus les médiocres dépolitisent, plus ils s’accrochent à l’extrême centre et, paradoxalement, plus ils perdent leur position. Comme on dit : ce que nous poursuivons nous échappe ; ce que nous fuyons nous rattrape.
La dépolitisation, en tant que telle, est en elle-même un non-sens politique, car la dépolitisation est précisément une position politique. Il faut souligner que libérer les institutions de l’influence partisane est tout à fait souhaitable dans une société démocratique, mais que la dépolitisation est fondamentalement impossible. Nous ne sommes à aucun moment de notre vie libres de la politique et des positions politiques, car même l’acte de naissance est façonné par des décisions politiques. Un bébé naît dans une maternité structurée par les politiques de santé ; si une mère décide d’accoucher chez elle, ce choix est lui aussi lié, d’une manière ou d’une autre, à ses propres positions politiques. Notre éducation, notre travail et nos relations familiales sont traversés par des décisions politiques. Seule la mort, en tant que telle, est dépolitisée, car dans la grande majorité des cas nous ne décidons pas du moment où nous mourons ; c’est le seul acte qui soit libéré des rapports de pouvoir et de politique. Malheureusement, il existe des exceptions, lorsque des personnes mettent fin à leur vie, en partie aussi à cause de positions politiques. La politique, les décisions politiques et les rapports de pouvoir à l’intérieur des relations politiques sont inhérents à l’être humain lui-même.
C’est précisément pour toutes ces raisons que l’être humain est, par nature, un être politique, et dépolitiser l’être humain signifie lui retirer ce qu’il y a d’humain en lui. Il est donc impossible d’être humain, d’agir humainement et, en même temps, d’exiger la dépolitisation. Soit c’est humain, soit c’est la dépolitisation. La troisième option, qui tente de réunir les deux premières, est animale et inhumaine.


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